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Le Soir - article "La naissance est avant tout un acte d'amour"

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La naissance est avant tout un acte d'amour
UN ARTICLE DE ISABELLE LEMAL
EDITION DU MERCREDI 21 AVRIL 2004

Contractions, perfusion, péridurale, épisiotomie, un petit coup de ventouse et le bébé est là. Magnifique: 50 cm. 3,5 kg. Encore quelques petits examens pour s'assurer que tout va bien et le voilà dans son berceau. C'est le parcours « classique », en somme. Mais d'autres voies, plus humaines, moins médicales, sont désormais possibles.

Aujourd'hui, voilà la recette la plus fréquemment utilisée pour faire un enfant... D'abord bien profiter de la vie, lancer sa carrière, prendre la pilule. Puis, lorsqu'on est décidé, arrêter la pilule, prendre des vitamines et de l'acide folique. Malgré les efforts, les calculs des dates d'ovulation, les prises de températures, ça ne marche pas. C'est normal.

S'investir tellement dans un projet d'enfant, bloque parfois le corps. Mais ce n'est pas grave. Il existe des solutions : hormones, fécondation in vitro, transplantation d'ovocyte, etc. Une fois la grossesse établie, on enchaîne : prises de sang, échographie, triple test, amniocentèse. Ne pas oublier l'indispensable matériel de puériculture : biberons, stérilisateur, table à langer, baignoire, mobile musical pour chanter des berceuses au petit, poussette à trois roues, quatre vitesses et cinq positions, etc.

Le terme approche, contractions, perfusion, péridurale, parfois césarienne, épisiotomie, un petit coup de ventouse et le bébé est là. Magnifique : 50 cm. 3,5 kg. Encore quelques petits examens pour s'assurer que tout va bien, un petit bain pour le laver et le voilà dans son berceau, couvé par le regard aimant mais un peu hagard de sa maman. C'est merveilleux, bien sûr.

Mais si on a envie d'adapter la recette, d'ôter un ingrédient, d'en ajouter un autre ? Ce n'est pas toujours simple. Trouver l'information, en parler avec son gynécologue, bousculer les habitudes de la maternité où on a choisi d'accoucher. Pourtant, dans le domaine de la naissance comme dans celui de l'alimentation notamment, un nombre de plus en plus important de gens souhaitent revenir à plus de naturel, à moins de chimique, de médical.


Mais il est plus facile de changer les habitudes alimentaires que les réflexes obstétriques. Les questions des futurs parents se bousculent, les réponses ne viennent pas toujours, les réflexions découragent souvent.

Et si on accouchait sans péridurale ? Absurde, pourquoi souffrir alors qu'on peut l'éviter.

Et accoucher à la maison ? Mais ça va pas, la tête ? Et s'il arrive quoi que ce soit.

Il paraît que certaines femmes accouchent à quatre pattes... Comme des animaux ?

Difficile de poser un choix conscient. Difficile d'assumer ce choix. Parce que la grossesse et la naissance sont aujourd'hui suivies comme une maladie, parce qu'on n'a plus le temps de prendre le temps, d'écouter son corps qui dit stop, son bébé qui proteste. Alors on prend des médicaments plutôt que du repos, pour sauver ses semaines de congé de maternité après la naissance, pour être avec bébé. Parce que personne, nos mères, nos amies, ne nous ont dit que bébé, il est là avant la naissance, parce qu'on ne l'a pas senti. Parce que les femmes ne font plus leur boulot millénaire : transmettre leur histoire, leur savoir, leur savoir-faire, leur savoir-être. Parce qu'il n'y a plus que des médecins qui délivrent de l'information, comme une ordonnance. Précise, scientifique, technique, aseptisée.


Pour renouer le lien de la transmission, pour épauler les couples, trois femmes ont écrit un livre magnifique sur le mode d'une conversation au coin du feu. Une gynécologue, Corinne Gere, une psychologue, Brigitte Dohmen, une sage-femme, Christiane Mispelaere se sont unies pour faire l'éloge d'une naissance amoureuse et consciente, pour remettre de l'affectif là où le médical a pris une place prépondérante, pour rappeler aux femmes, aux couples, que la grossesse, l'accouchement, c'est avant tout leur affaire. Que les femmes sont capables d'enfanter. Trois fées, aux avis parfois divergents, mais toujours ouvertes et bienveillantes. Pour que les futures mères puissent entendre, par exemple, que la péridurale n'a pas que l'avantage de calmer la douleur mais qu'elle déconnecte aussi la mère de son enfant, unis dans le travail douloureux. Qu'il est bon de le savoir, pour faire son choix et pour établir en cas de péridurale un autre moyen de dialogue avec son bébé.

Une communication entre la mère et son bébé – on préfère encore souvent parler du « fœtus » dans le jargon médical – qui est très peu pris en compte.

Brigitte Dohmen raconte : Lors d'une césarienne, la maman parlait à son bébé, lui expliquait ce qui allait se passer. J'ai entendu l'anesthésiste dire au gynécologue : « Elle délire ? ». Il lui a répondu : « Non, elle parle à son enfant ». L'anesthésiste était sidéré !

Pourtant écouter les femmes parler de leur enfant, qui vit dans leur ventre, convainc de ce lien profond qui se noue bien avant la naissance. Entre la mère et son enfant. Entre le père et son enfant, aussi. Très tôt parfois. Ma femme était allongée, elle sentait notre bébé bouger, raconte un papa. J'ai mis ma main sur mon ventre. Quelques secondes plus tard, j'ai senti une petite boule venir se lover dans ma main. Je m'attendais à peut-être saisir un léger mouvement, mais pas cela. Que notre bébé vienne me faire un câlin ! Nous ne l'attendions que depuis un peu plus de 4 mois. Je bougeais ma main, elle me suivait. Cela reste un des moments les plus émouvants de ma vie. Magique comme une naissance mais beaucoup moins stressant. Une histoire que beaucoup ont pourtant du mal à croire, parce qu'il est courant aujourd'hui de ne plus écouter son corps. De ne plus prendre le temps de découvrir ces nouvelles sensations. Les mouvements du bébé deviennent des coups. Une agression. Je suis frappée du nombre de femmes enceintes qui ne savent pas où est leur bébé, confie Corinne Gere. Elles ne sentent même pas son dos et me demandent : « Où est mon bébé ? »


Comment les blâmer, alors qu'elles ont mille choses en tête, comme assurer au boulot pour que leur grossesse ne soit pas considérée comme un problème par leur employeur. Elles reportent à plus tard la rencontre avec leur bébé. Performance et efficacité sont les mots clés. Et quand le bébé naît, là encore, ces valeurs priment sur l'affectif. On s'intéresse à ce que le bébé a bu, à l'aspect de ses selles, à la fréquence de ces mictions, à sa température, regrette Corinne Gere. Par contre, ses émotions, et la psychologie du nouveau-né, ne sont pas enseignées aux jeunes mères. Son besoin de réconfort, d'être dans les bras, est peu évoqué. Beaucoup de femmes pensent qu'il vaut mieux ne pas trop le prendre dans les bras, de peur de le gâter, qu'il faut lui imposer des limites dès le début. Ce serait pourtant un des rôles des intervenants médicaux de rassurer les femmes et de leur dire qu'il n'est pas possible de trop gâter un nouveau-né. Ce dont il a précisément besoin, c'est d'être souvent dans les bras parce qu'il vient de sortir de son cocon fusionnel du ventre et ne peut en être sevré trop brutalement.

Brigitte Dohmen poursuit : Je dis souvent aux parents : « si vous pleurez près de votre mari et que vous avez envie d'être prise dans les bras et qu'à ce moment, il vous répond : « Tu es grande, débrouille-toi toute seule », vous vous sentirez incomprise et triste. Alors pourquoi faites-vous cela à votre bébé ?

Laisser du temps au bébé pour trouver ses rythmes de repas, de sommeil, est un défi. Je me demande si les principes de puériculture ne trouvent pas leur origine dans l'aire industrielle. Les femmes sont allées travailler dans des usines et des ateliers où on leur imposait des horaires incompatibles avec la disponibilité nécessaire pour répondre aux pleurs des bébés et pratiquer un allaitement à la demande. Quand les mamans me disent : « Il va s'habituer à être dorloté et ne plus pouvoir s'en passer », je leur réponds qu'il faut lui apprendre tout de suite à manger à la fourchette, parce que si elle commence à lui donner un biberon ou le sein, il ne voudra jamais manger autrement. Elles réalisent alors qu'il s'agit d'un bébé qui possède son propre rythme. Ce qu'il sera capable de faire dans trois mois, il ne l'est pas encore aujourd'hui.


Mais tous ces bons conseils, on ne les reçoit pas toujours des professionnels rencontrés lors de la grossesse et de l'accouchement. Bien sûr des conseils, les futurs parents en reçoivent. Moi, si j'étais toi, je ferais comme ça ; Il ne faut surtout pas agir comme ça, sinon... Pas toujours bien intentionnés, pas toujours respectueux. Car avant de donner un conseil à des futurs parents, il convient surtout d'écouter leur souhait. C'est dans cette optique qu'a vu le jour Alter-Natives, une association de parents désireux de promouvoir le respect et l'écoute des parents et du bébé lors de la naissance. Comme l'explique Valérie Miest, membre active, l'association s'est créée pour permettre aux parents de préparer l'arrivée de leur enfant comme ils le désirent et pour soutenir les actions en faveur de l'humanisation des naissances. En fournissant de l'information, en écoutant, en partageant les expériences. Des couples qui ont vécu une naissance qui les a heurtés, viennent aussi nous voir, pour parler, poser leur bagage douloureux. Lors de réunions d'échange, parents et futurs parents se confient leurs craintes, leurs angoisses, leur bonheur, leur émerveillement.

Alter-Natives met aussi à la disposition des parents une liste de questions à poser au gynécologue, pour s'assurer qu'il accepte le choix du couple et éviter les mauvaises surprises le jour de l'accouchement. Et pour armer les parents un peu déboussolés à affronter le monde médical avec de solides bagages, l'association communique aussi les actes médicaux recommandés et déconseillés lors de l'accouchement par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). Ainsi sont recommandés le respect de l'intimité, la liberté de choisir la position et de bouger pendant tout le travail, la possibilité pour la mère de boire pendant le travail et l'accouchement. Déconseillés par contre, le recours systématique au lavement, la pose systématique d'une perfusion, l'utilisation systématique de la position dorsale pour le travail. Des pratiques pourtant largement imposées dans les maternités en Belgique.

Les documents délivrés par Alter-Natives sont des outils, des armes pour aider les parents. Parce que faire entendre sa voix à l'hôpital est parfois un véritable parcours du combattant. Le combat de David contre Goliath. Une bataille qui décourage bien des couples, qui finissent par opter pour une solution alternative : l'accouchement à domicile, assisté d'une sage-femme. Des naissances inoubliables d'intensité pour les parents qui l'ont vécu. Moins de 1 % des bébés naissent à la maison en Belgique. Une pratique largement répandue aux Pays-Bas où 30 % des couples la choisissent – et sûre puisque ce pays a un taux de mortalité périnatale particulièrement bas. Pourtant tous les couples ne sont pas prêts à franchir le cap. Certains hôpitaux ont d'ailleurs fait des efforts pour humaniser leurs pratiques et leurs locaux. Mais ce n'est pas toujours très concluant, dénonce Christiane Mispelaere. Je pense à une maternité qui vient de réaménager superbement ses locaux, avec de nouvelles salles de naissance, des baignoires, etc. mais qui vient aussi de décider de placer systématiquement une perfusion à chaque parturiente.


Alors faut-il vraiment choisir entre l'une des voix suivantes : accoucher à l'hôpital et accepter la médicalisation à outrance ou choisir de mettre son enfant au monde à la maison ? Pas forcément. Il existe des solutions médianes comme les maisons de naissances, des lieux accueillants et sécurisés où toute la place est donnée au bébé, au couple, à la famille. Mais il n'y en a que deux en Communauté française.

Et puis, il existe aussi de très belles rencontres, de très belles naissances, pleines d'amour, conscientes, à l'hôpital. Brigitte Dohmen en raconte une, parmi d'autres : Une patiente qui avait perdu son bébé lors de sa première grossesse, voulait accoucher dans la baignoire. Son gynécologue, réticent d'abord, a fini par accepter. C'était une première pour lui. Cette naissance s'est passée dans le calme et l'amour. Cela a été un moment magnifique. Après l'accouchement, elle a regardé son gynécologue et lui a dit : « Je vous remercie d'avoir accepté de me suivre, j'ai dû être une patiente difficile pour vous. » J'ai été profondément touchée quand il lui a répondu : « Vous êtes une des patientes avec laquelle j'ai le plus appris. »

Un merveilleux moment. Comme si des fées bienveillantes s'étaient chargées d'accueillir tendrement ce nouveau-né.•